TÉMOIGNAGE
On ne lâche rien
1 an après « Le poids à payer », j’avais envie de vous raconter la suite et vous partager mon état d’esprit et mon chemin.
Spoiler alert:// Le léopard n’a pas dégonflé.
TRIGGER WARNING : Je parlerai ici d’alimentation, de vision de mon corps et de Troubles du Comportement Alimentaire (TCA), sans tabou ni filtre. Certains passages peuvent être perçus comme intenses ou difficiles.
Nous sommes près d’un an après que je sois redevenue grosse. L’écriture de mon premier témoignage, mais surtout votre accueil chaleureux, m’a libérée d’un poids énorme. J’ai pu écouter vos histoires, lire vos encouragements et me rendre compte que, malgré la sous-représentation évidente des DT1 en surpoids sur Instagram, nous sommes BEAUCOUP. Vous avez été d’une bienveillance et d’une douceur rares. Je me sens profondément reconnaissante de vivre entourée d’une telle communauté. Merci encore.
Accepter la réalité
J’ai alors commencé à réapparaître en stories. Je n’aimais toujours pas ce que je voyais et j’essayais “d’arranger” le bazar au maximum. Au fond de moi, une petite voix me susurrait : mais arranger quoi ? ce que tu es ?
Oui, j’avais conscience que cela n’avait pas beaucoup de sens, puisque je suis comme je suis. Je n’ai jamais voulu utiliser de filtres, je n’allais pas commencer maintenant. Et puis pour quoi faire ? Me couper du monde jusqu’à ce que je ressemble à ce que j’aurais voulu être ?
Pourtant, selon le résultat, il m’était parfois impossible d’accepter la réalité. Je supprimais alors tout et passais à autre chose, avec un goût amer en bouche.
Je fais au mieux pour manger plusieurs fois par jour, toutes les trois heures maximum, comme mon suivi le préconise. Le principe est simple : peu importe ce que je mange, tant que je mange. J’ai vraiment essayé de déconstruire mes peurs et mes injonctions autour de la “qualité” des repas. Mais quand on est persuadée d’être en échec parce qu’on n’a pas eu envie de manger de la mâche, la tâche se révèle difficile. Surtout quand le corps, en état de stress permanent et souvent en sous-régime, réclame plutôt une alimentation industrielle, riche en graisses et en glucides.
Moi qui aimais tant la nourriture, j’ai commencé à redouter les repas. Passée la joie d’avoir retrouvé mes signaux de faim, une autre peur s’est installée : celle du moment où mon corps allait demander son dû. Lentement mais sûrement, j’ai créé des rituels de panique au moindre signal, puis la peur de n’avoir encore envie que de « bêtises ». Manger est devenu un cauchemar. Je déteste cuisiner. Je n’ai jamais envie de manger des légumes. Je ne sais plus me forcer à manger ce qui ne me fait pas envie, jusqu’à parfois me provoquer des vomissements. Puis je culpabilise. « Normal que tu n’ailles pas mieux si tu manges des chips et du saucisson », « si tu voulais vraiment mincir tu ne mangerais pas ça », « tu ne vas jamais t’en sortir ». Puis je me rappelle que l’important, c’est que je mange. Alors j’avale, avec dépit, ce que j’arrive à désirer.
En parallèle, j’enchaîne les mésaventures : financières avec ma maison et l’artisan des travaux, professionnelles avec mon activité de freelance, matérielles avec ma voiture et ses mille pannes, émotionnelles avec l’état de santé de mes chiens. Je suis profondément affectée par le cancer d’Archibald, mon grand chien de refuge. Je ne comprends pas comment la vie peut s’acharner ainsi sur un être aussi gentil et innocent. Je me sens en colère, impuissante, et surtout submergée. Les crises de panique et les crises de larmes s’enchaînent. J’en viens presque à oublier mon corps.
Mes refuges de survie
Dans ces moments-là, je me réfugie derrière mon blog. J’échange avec vous, je partage mon retour d’expérience sur le Diabète et les nouvelles technologies. Je me sens utile. Je retrouve une part de moi que j’aime. Le Diabète est un univers que je maîtrise, et le mien reste sous contrôle malgré mon mal-être. Je tiens la barre. Peut-être la seule de ma vie à ce moment-là.
Fin octobre, je perds Archibald. J’aime mes chiens, mais Archi avait une place particulière dans mon cœur. Il avait ce pouvoir fou de me faire sourire par sa simple existence. Avec sa mort, j’ai le sentiment de m’enfoncer encore un peu plus dans une vie sans vibration ni joie.
Vous l’avez peut-être remarqué : je souris beaucoup en photo. C’est ma manière d’invoquer la joie, dans l’espoir que ces sourires deviennent un jour plus vrais. Et certains l’ont été, dans des moments fugaces : une belle lumière pendant une promenade, ou la satisfaction de porter une tenue dans laquelle je me sens bien.
La descente aux enfers continue
Alors que je peinais déjà à m’alimenter régulièrement, tout s’aggrave avec le stress et le deuil. Yuca, mon premier chien, me quitte à son tour en fin d’année, suite à un accident tragique. Réussir à manger un simple plat de pâtes ou de riz devient une victoire. Je sais que je ne mange pas assez. J’ai souvent si faim que j’en ai la nausée, et paradoxalement, cela rend le fait de manger encore plus difficile.
Je mange par nécessité, triste de ne pas pouvoir faire mieux, avec le sentiment de trahir mon corps qui ne demande qu’un peu d’énergie.
Dans ces conditions, il m’est évidemment impossible de demander à mon organisme de gérer correctement les glucides. Maintenir une HbA1c stable devient extrêmement énergivore.
Depuis quelque temps, je ressens même des signaux d’hypoglycémie sans en faire réellement. C’est très perturbant, moi qui ai toujours relativement bien perçu mes glycémies. J’ai l’impression que mon corps ne sait plus comment me faire manger. J’ai également des hypoglycémies quotidiennes qui surviennent après avoir plusieurs fois ignoré les signaux de faim. Je perçois un point de rupture. Mon corps a manifestement besoin que mon esprit cesse de résister.
Un certain soulagement suite à l’impédancemètre
En cette fin d’année, ma diététicienne spécialisée en TCA m’a fait passer un test à l’impédancemètre professionnel. Beaucoup de choses en sont ressorties. Certaines m’ont laissé un goût amer, d’autres m’ont ouvert les yeux.
Il semblerait notamment que ma rétention d’eau soit liée au stress, et non à mon alimentation. Découvrir que je n’avais ni problème de tension ni inflammation m’a soulagée d’une culpabilité énorme. Je n’aggravais rien en mangeant gras ou salé. Cela expliquait aussi pourquoi ma parenthèse désespérée sans sel n’avait donné aucun résultat.
Encore une fois, je mesure le pouvoir destructeur du stress et de la culpabilité chroniques sur ma santé physique et mentale.
Un autre point a retenu mon attention : mon métabolisme de base. Cela correspond aux besoins énergétiques incompressibles de notre corps. Autrement dit, le nombre de calories dont on a besoin, juste pour exister. Et bien le mien est HAUT. Je n’ai jamais compté mes calories (entre DT1 on est plus team glucides hein, ça suffit bien). Mais j’ai commencé à m’y intéresser vaguement quand il fallu m’assurer que je mangeais assez. Je savais déjà que les croyances populaires étaient éclatées, mais découvrir que j’avais besoin du double, rien que pour exister, ça m’a fait un choc.
Toute ma jeunesse, on m’a dit que je mangeais trop. Que je ne savais pas faire la différence entre faim et envie de manger. J’ai vécu plus de quinze ans avec une faim monstrueuse que je pensais imaginaire et illégitime. Lire cette donnée m’a donné envie de pleurer. De soulagement. D’amertume. De tristesse aussi, en réalisant que je ne sais même plus aujourd’hui me nourrir suffisamment pour permettre à mon corps de fonctionner correctement.
Quelle ironie. Cette jeune fille affamée, qui se restreignait par peur du jugement, a aujourd’hui enfin la liberté de manger à sa faim. Et elle n’y arrive plus.
Plus jeune, j’avais un poids en tête. Très loin du mien. Sans qu’il ne soit non plus une obsession, il me maintenait en échec. Et bien j’ai découvert que ce poids idéal correspondait à peine à ma masse musculaire additionnée à ma masse osseuse. Encore une fois, je me retrouvais face au ridicule de mes exigences.
Le rôle du psychiatre
Aujourd’hui, le chemin vers la guérison passe par mon accompagnement psychiatrique. Je dois apprendre à ressentir, vraiment. Les émotions fortes, positives comme négatives. Mes anciens mécanismes de défense, autrefois nécessaires, m’étouffent désormais.
Les émotions débordent. Je ne sais plus contenir ce chaos qui n’en aurait jamais été un si j’avais simplement laissé couler, en continu, ne serait-ce qu’un filet. Peu de personnes comprendront sans doute ce que je veux dire, mais aujourd’hui je dois oser exister. Ressentir. Et accepter de ne pas pouvoir tout contrôler, comme j’écrirais minutieusement un personnage de fiction.
C’est long et très douloureux. Et ce n’est que par ce chemin que je pourrais ensuite quitter cet état de vigilance permanent, de survie, et VIVRE, tout simplement.
Je ne vais pas vous mentir, j’ai hâte d’écrire le tome III du petit léopard.
Merci pour vos lectures, vos témoignages et votre confiance.
Si vous n’aviez pas lu la partie I, la voici :