Cet article a été publié dans la revue professionnelle Diabète & Obésité du mois de janvier 2026. Il s’adresse donc essentiellement aux diabétologues et endocrinologues. Je suis très fière d’avoir eu cette opportunité car je pense que c’est important de faire entendre nos voix. Ainsi, nos professionnels de santé restent connectés à notre quotidien et savent comment nous vivons la prise en charge. C’est aussi un moyen puissant de faire passer des messages et militer pour notre santé.
J’ai toujours aimé manger
DIABÈTE & TCA
J’ai toujours aimé manger.
Enfant, j’avais le sentiment que la nourriture me donnait de la force. Adolescente, c’était mon plus grand plaisir. Puis est arrivée l’Insulinothérapie Fonctionnelle, et avec elle une forme de libération des glucides. Mon plus grand bonheur est alors devenu de dévorer un gros beignet au Nutella. Rien n’était plus magique. Je ressentais des frissons dans les tempes, mes yeux s’illuminaient. Le petit déjeuner était littéralement ma motivation pour me lever le matin.
Et j’avais faim. Tout le temps.
On me répétait souvent que je ne savais pas faire la différence entre la faim et l’envie de manger. Pendant ce temps, je prenais du poids. Comme une fatalité que je ne pouvais éviter.
C’est à ce moment-là que la culpabilité s’est installée.
Si l’IF me semblait salutaire pour ma liberté alimentaire, il n’en fut rien pour mon Diabète de type 1. Alors que ma mère avait consacré une grande partie de sa vie à maintenir mon hémoglobine glyquée autour de 6 %, cet équilibre a rapidement volé en éclats. J’avais toujours mangé des féculents, mais la réintroduction massive de gras et de sucre a provoqué des hyperglycémies postprandiales incontrôlables.
Peu à peu, j’ai perdu ma sensibilité à l’insuline.
Franchement, je n’ai jamais été plus radieuse qu’en tenant ce beignet. C’était avant tous les problèmes.
À cette époque, quelque soit mes efforts, je n’arrivais pas à dompter mon Diabète. Je n’attribuais donc pas tout à mon alimentation, mais plutôt à ma prise en charge lors de mon passage sous IF. J’avais perdu espoir de gagner cette bataille. On me parlait souvent de la pompe à insuline, mais c’était inenvisageable. L’idée même d’une tubulure me donnait la nausée.
J’ai grossi & culpabilisé.
J’ai essayé tous les régimes bien marketés des librairies. J’ai détesté mon corps. J’ai cru que mon Diabète me condamnerait à mourir à quarante ans dans d’atroces souffrances. Et j’avais toujours faim.
Quelques années plus tard, on sent que je voulais disparaître, ça me brise le cœur…
Puis un jour, j’ai réussi à perdre du poids. Je mangeais peu de féculents, énormément de fibres, et je compensais mes craquages par une activité physique intense. CrossFit, course à pied, boxe Muay Thaï. J’avais toujours faim, mais à force de lutter contre, je me suis dissociée de mes sensations.
Les hyperglycémies postprandiales sont restées, dès que je mangeais plus de féculents que d’habitude ou des féculents « blancs », que j’avais classés comme aliments à éviter.
Lentement, j’ai cheminé vers l’idée de la pompe à insuline. Les capteurs de glycémie m’avaient permis de visualiser le chaos permanent entre mes repas, chaos que je ne pouvais pas réellement corriger avec mes stylos.
Le passage sous pompe
Je suivais beaucoup de créatrices de contenu DT1 sur Instagram. Le jour où j’ai trouvé que le pod n’était pas si moche sur l’une d’elles, j’ai compris que j’étais prête. Prête à essayer une pompe, sans tubulure.
En trois semaines, je suis passée de 10 % à 6 % d’HbA1c. Je corrigeais sans cesse, j’expérimentais. Je me souviens de la satisfaction immense ressentie lorsque j’ai compris comment gérer une pizza chèvre miel avec un bolus prolongé massif.
Un sentiment de toute-puissance s’est installé.
Mais au lieu d’affiner mes réglages pour adapter mon traitement à mes besoins, j’ai commencé à ne plus tolérer la moindre sortie de cible glycémique. J’ai arrêté de manger le matin pour prolonger la courbe parfaitement plate de ma nuit jusqu’au déjeuner. J’ai jeté mon micro-ondes pour éliminer la tentation des aliments industriels. Je privilégiais les féculents complets, entiers. Même la farine intégrale me semblait provoquer des hyperglycémies postprandiales.
Je n’ai pas spécialement perdu de poids, mais le sport m’avait musclée, tonifiée. J’avais le sentiment d’un contrôle absolu sur mon corps et sur mes glycémies. J’aimais toujours manger, tant que ma glycémie restait dans la cible.
L’ère de la Boucle Fermée
Lorsque j’ai commencé à ne me nourrir qu’une fois par jour, voire une fois tous les deux jours, la boucle fermée CAMAPS FX m’a littéralement sauvée. J’ai accepté une pompe à tubulure pour en bénéficier. Je voulais retrouver une forme de souplesse alimentaire sans sacrifier mes résultats. Et l’algorithme a tenu ses promesses. Il a allégé ma charge mentale, m’a permis quelques écarts. Pourquoi me priver de burgers si la boxe maintenait mon poids et que l’algorithme gérait cela comme un plat de quinoa ?
Puis mon corps m’a rappelé que la vie ne se résume pas à un contrôle permanent, même avec quelques « cheat meals ».
Quand le corps dit STOP
J’ai commencé à grossir, sans comprendre ce qui m’échappait.
Était-ce des écarts devenus plus fréquents ? Un corps affamé qui stocke sans concession ? Le passage de la trentaine ? Quand j’ai vraiment perdu le contrôle, je l’ai perdu totalement.
En deux ans, j’ai pris plus de trente kilos. Je suis suivie pour une boulimie compensatoire depuis deux ans également. Mes besoins en insuline ont augmenté, évidemment. Malgré quelques mois en roue libre, j’ai réussi à redresser la barre et à rester sous les préconisations. L’expérience et les avancées technologiques m’y ont aidée. Je me suis détendue vis-à-vis de mes glycémies, mais l’équilibre reste fragile.
Quand je suis à 100 % dans la cible, je ressens une pression immense, la peur de faire exploser ce chiffre par une hyperglycémie. Quand le 100 % s’effondre, je ressens à la fois du soulagement et une profonde déception.
Et le plaisir de manger ?
Je l’ai exterminé.
Aujourd’hui, ressentir la faim peut déclencher une crise d’angoisse. Que vais-je manger ? Vais-je encore vouloir un aliment industriel ? Mon chemin vers la guérison se résume désormais à accepter de manger, quoi que ce soit, tant que je mange régulièrement et suffisamment. Et pourtant, si je n’ai pas envie de légumes ou de graines, je me dégoûte moi-même et je culpabilise.
Manger est devenu une corvée dès que la charge mentale de la préparation m’incombe. Je suis incapable de me forcer à manger un aliment qui ne m’attire pas, sous peine de le vomir. Cela m’attriste profondément d’en être arrivée là.
Pour cette année 2026, j’aimerais simplement réapprendre à vivre. Ressentir sans juger. Accepter et respecter mon corps. Sortir de ce besoin viscéral de contrôle qui ne me protège plus.
Quand j’échange avec d’autres personnes diabétiques de type 1 et que j’entends : « j’ai peur des hypers », « je n’achète plus de chocolat », « je ne mange qu’IG bas », « l’insuline me fait grossir alors je mange moins », je souris tristement. Parce qu’ils ne sont peut-être pas prêts à entendre que ce n’est pas normal. Parce que même accompagnée par des soignants spécialisés dans les TCA, on en sort lentement.
Parce qu’il n’existe aujourd’hui aucune formation obligatoire en diabétologie pour sensibiliser aux troubles du comportement alimentaire et en repérer les premiers signes. Parce que derrière des résultats parfaits et une routine impeccable, certains d’entre vous ne voient pas toujours la détresse.
